Gabrielle Rougeau-Moss

Sexologue et psychothérapeute

Mai 2026 · 15 minutes de lecture

En bref

En amour et en sexualité, les émotions peuvent sembler envahissantes, contradictoires, voire même « inutiles ».

Si les émotions ont traversé l’évolution humaine, c’est qu’elles remplissent une fonction : elles signalent quelque chose.

Cet article propose de les regarder autrement, non pas comme des obstacles, mais comme une boussole intérieure qui pointe vers nos besoins.

Une petite lumière s’allume sur le tableau de bord de la voiture. On ne sait pas toujours ce qu’elle annonce, mais elle annonce quelque chose : un niveau qui baisse, une pièce qui chauffe, une vérification à faire. Nos émotions s’allument un peu de la même manière. Elles signalent que quelque chose, à l’intérieur, demande notre attention.

Pourtant, devant ce voyant intérieur, le premier réflexe ressemble à celui qu’on a parfois en voiture : l’ignorer, ou coller un bout de ruban dessus pour ne plus le voir. J’entends régulièrement dans mon bureau des phrases comme :

« Ça ne sert à rien de vivre mes émotions. »

« Ça m’empêche d’être performant·e. »

« Je préfère ne rien ressentir. »

Elles sont compréhensibles. Les émotions sont omniprésentes, mais souvent opaques, et quand on n’y voit pas de logique, vouloir éteindre ce qui encombre devient un réflexe compréhensible.

Et pourtant. Si les émotions nous accompagnent depuis si longtemps, ce n’est pas pour nous nuire. Elles cherchent presque toujours à signaler quelque chose : un besoin, une limite, une perte, un danger. Lorsqu’elles cognent à la porte, peut-être ne s’agit-il ni de leur céder toute la place, ni de les faire taire, mais de les accueillir un instant, pour comprendre ce qu’elles ont à dire avant qu’elles repartent.

Des signaux, pas des obstacles

C’est l’idée centrale : une émotion n’est pas un défaut de fonctionnement, c’est une messagère. Héritée de notre histoire évolutive, façonnée par notre histoire personnelle, elle nous renseigne en permanence sur ce que nous vivons et sur la façon dont nous sommes en lien avec nous-mêmes et avec les autres. Aucune émotion n’est, en soi, bonne ou mauvaise. Elles sont toutes informatives.

Dans l’intimité, ce langage est précieux, parce qu’il donne accès à une information que la pensée seule n’atteint pas. Le corps, dans ces moments-là, parle avant la tête : une gorge qui se serre, un élan qui retombe, une chaleur, un retrait. Le voyant ne dit pas tout, mais il invite à regarder. Apprendre à lire ces signaux, c’est se donner une boussole.

Prenons un cas concret : On s’attendait à un moment de proximité, et au lieu du désir espéré, c’est un agacement qui surgit. La tentation est de le repousser, tout simplement. Mais si on l’écoute un instant, il dit peut-être qu’on s’est senti·e bousculé·e, pas assez vu·e, ou simplement pas prêt·e. L’émotion nomme, à sa manière, ce que la tête n’avait pas encore formulé.

Mais tous les signaux ne se valent pas

Encore faut-il pouvoir s’y fier. Dans La puissance des émotions, la psychologue québécoise Michelle Larivey rappelle une distinction utile : toutes nos expériences émotionnelles ne sont pas de même nature, et il vaut la peine d’apprendre à distinguer les vraies des fausses.

Une émotion authentique répond à ce qui se passe maintenant. Elle pointe vers un besoin actuel, et quand on la laisse se vivre et qu’on entend son message, elle suit son cours et finit par s’apaiser. Une fausse émotion, ce qu’on appelle une pseudo-émotion, tourne en boucle. Elle se répète, ne mène nulle part, et masque souvent une émotion plus vraie qu’on n’ose pas approcher : une colère qui recouvre une peine, une irritation qui protège d’une peur. Je rencontre régulièrement, en consultation, une irritation tenace envers le ou la partenaire qui, une fois approchée doucement, laisse apparaître tout autre chose : la peur de ne plus compter, ou de ne pas être désiré·e.

Ce repère est libérateur, parce qu’il déplace la question. Quand une émotion revient sans cesse sans jamais se résoudre, ce n’est pas qu’elle est « trop là ». C’est plus souvent qu’elle n’a pas encore été entendue, ou qu’elle n’est pas tout à fait la bonne. La boussole, parfois, demande à être réglée.

Les émotions qui font mal ont quelque chose à dire

Le plus simple, pour saisir cette idée, est de regarder quelques émotions de près, non pour en dresser la liste, mais pour voir comment chacune pointe vers un besoin.

La tristesse signale une perte, ou la conscience de ce qui était précieux. Pas seulement une rupture, mais des choses bien plus ténues : une vague de mélancolie après l’orgasme, un pincement en regardant l’autre dormir. Ce qu’elle réclame, c’est d’être accueillie : de l’espace pour ressentir, une présence, la sienne ou celle de l’autre. Ce qui nous attriste, après tout, c’est ce à quoi nous tenons.

L’ennui appartient à la même famille, en plus discret. On le prend à tort pour un verdict, comme la fin du désir ou la preuve qu’on ne s’aime plus. Il dit autre chose. Une intimité devenue prévisible, des gestes qui se répètent et ne nourrissent plus. Son message n’est pas nécessairement « pars » mais peut être « renouvelle » : un besoin de curiosité et de mouvement, dans la relation comme en soi.

La colère, elle, monte habituellement quand une limite a été franchie, ou qu’un besoin essentiel n’a pas été respecté. Dans la vie sexuelle, elle peut signaler que quelque chose s’est passé sans qu’on l’ait vraiment voulu, ou que ses désirs et ses « non » n’ont pas été entendus. On lui fait mauvaise réputation, mais elle est d’abord une gardienne : ce qu’elle réclame, c’est du respect, de l’espace, parfois une réparation.

Le dégoût pousse cette logique plus loin. Il signale que quelque chose ne nous convient pas, dépasse une limite intime, doit être éloigné. On a tendance à le minimiser, surtout en sexualité, alors que c’est précisément là qu’il mérite d’être écouté. Il protège un territoire. Le besoin qu’il signale, c’est de la distance, une limite affirmée, un retour à soi.

Quand le lien ou l’image de soi vacillent

D’autres émotions montent lorsque le lien, ou l’image qu’on a de soi, semble menacé.

L’anxiété se nourrit d’un risque imaginé plutôt qu’identifié, aux contours flous. En sexualité, elle prend le visage de l’anxiété de performance, ou de l’appréhension du regard de l’autre ; en amour, celui de l’attente d’une réponse, de l’incertitude sur le lien. C’est le soir où l’on surveille son propre corps au lieu d’habiter le moment, où la tête commente pendant que le désir, lui, s’éteint. Comme l’anxiété vit dans le futur, ce qu’elle appelle, c’est un retour au présent et, parfois, un apprentissage patient de la tolérance à l’incertitude.

La jalousie, qu’on juge si vite, appartient à cette même famille. Elle dit la peur de perdre quelque chose qui compte, ou la conscience que ce qu’on a est précieux. Parfois elle pointe plus loin, vers une insécurité ancienne ou un accord relationnel mal défini. Elle traverse toutes les configurations, qu’elles soient monogames ou ouvertes, et elle gagne à être écoutée plutôt que condamnée : derrière elle, un besoin de réassurance, de clarté, parfois un travail plus personnel sur l’estime de soi.

La honte, sans doute l’émotion la plus lourde à porter dans la vie intime, signale un écart entre ce qu’on a ressenti ou désiré et ce qu’on a appris à valoriser. Elle est souvent un héritage : la trace de vieux messages sur ce qui serait « bien » ou « mal », sur le corps, sur le désir. Ce qu’elle appelle, ce n’est pas de se corriger, mais d’être accueilli·e sans jugement, et de retrouver un peu de cohérence entre ce qu’on vit et qui on est.

Il existe enfin des états plus sourds, qui ne sont pas tout à fait des émotions mais qui pèsent sur toute la vie intime. L’épuisement en fait partie. Il s’installe à force de trop porter, de trop donner, de trop s’oublier : charge mentale, fatigue parentale qui éteint le désir, longue mobilisation pour soutenir un·e partenaire en souffrance. Lui aussi est une boussole. Il pointe vers du repos véritable, une redistribution de ce qu’on porte, et la permission, souvent difficile, de déposer certaines choses.

 

Et celles qui font du bien ?

On oublie souvent que les émotions agréables sont aussi des boussoles. Elles n’indiquent pas seulement ce qui « fait plaisir » : elles pointent vers ce qui nous nourrit, ce qui nous rend vivant·e, vers les liens qui comptent.

La gratitude naît quand l’attention se pose sur ce qui est là plutôt que sur ce qui manque : un geste, une présence, l’existence même d’un lien. Elle circule mieux quand elle est dite. La tendresse, l’attachement, l’amour signalent ce à quoi nous tenons, ce qui mérite d’être nommé plutôt que ressenti en silence. Leur faire de la place est un acte aussi important qu’accueillir les émotions difficiles. Une boussole n’indique pas que les tempêtes.

La fierté mérite elle aussi sa place, elle qu’on confond parfois avec l’orgueil et qu’on néglige à tort. Elle reconnaît ce qu’on a traversé ou choisi : la fierté de son corps tel qu’il est, d’une limite enfin posée, d’un moment d’intimité qui nous a fait sentir entier·ère. Ce qu’elle appelle, c’est une reconnaissance, par soi-même d’abord, par les autres ensuite.

Autant d’émotions, autant de directions. Et à chaque fois, le même mouvement : sous l’inconfort, un besoin qui cherche à se faire entendre.

Le piège de l'évitement

Face à une émotion qui dérange, le premier réflexe reste pourtant presque toujours le même : s’en débarrasser. On la fuit, on la rationalise, on tente de la faire taire. C’est le ruban collé sur le voyant : la lumière disparaît, le problème reste. Larivey parle de manifestations de résistance, et l’expérience clinique va dans le même sens : lutter contre une émotion est une source de souffrance en soi. Plus on s’efforce de ne pas sentir, plus l’émotion s’intensifie, se déguise, ou ressurgit ailleurs : dans le corps, dans les conflits, dans la sexualité. Et en évitant l’émotion, on coupe l’accès au besoin qu’elle signalait. C’est tout le trajet qui se perd.

Apprendre à écouter

Comment, alors, prêter l’oreille ? Non pas selon une méthode (il n’y en a pas), mais en se donnant quelques repères.

Le premier passe par le corps : où est-ce que je ressens cela ? Une gorge nouée, un poids dans la poitrine, une chaleur. Le corps sait avant les mots.

Vient ensuite la nomination : qu’est-ce que je ressens, précisément ? Mettre le mot le plus juste possible. La capacité à distinguer une émotion d’une autre (ce que la chercheuse Lisa Feldman Barrett appelle la granularité émotionnelle) est associée à une meilleure régulation. Si plusieurs émotions cohabitent, autant les nommer toutes.

Puis le besoin : vers quoi cette émotion pointe-t-elle, ici, maintenant ? Qu’est-ce qui me manque, demande à être respecté, exprimé, réparé ? La première réponse qui vient est rarement la plus juste : « j’ai besoin qu’il ou elle change » cède parfois la place, en creusant un peu, à « j’ai besoin de me sentir en sécurité pour me laisser aller ».

Et enfin, ce test discret : est-ce une émotion qui se vit et qui passe, ou une qui revient sans se résoudre ? Si elle s’apaise une fois accueillie, elle a joué son rôle. Si elle s’entête, peut-être en protège-t-elle une autre.

Ces repères ne se suivent pas dans un ordre obligé, et ne mènent pas toujours à une réponse claire. Souvent, l’exploration est déjà en soi une action, une façon de reprendre contact avec ce qu’on vit, qui ouvre vers une suite plus juste : parler, se retirer un moment, ou simplement traverser.

Une autre façon d'habiter sa vie intime

Apprendre à lire ses émotions comme une boussole peut transformer en profondeur la façon d’habiter sa sexualité et ses relations. Ce qui était vécu comme un chaos devient peu à peu un langage. Le désir se fait moins énigmatique, la peur moins infranchissable. Lorsqu’on apprend à les écouter, elles deviennent souvent de précieux repères vers ce qui compte pour soi.

Le contenu de cet article est offert à des fins d'information et de sensibilisation. Chaque situation étant unique, les informations présentées ne remplacent pas une consultation professionnelle ni une démarche de psychothérapie.

Références

Feldman Barrett, L. (2017). How emotions are made: The secret life of the brain. Houghton Mifflin Harcourt.

Hayes, S. C., Strosahl, K. D. et Wilson, K. G. (2012). Acceptance and commitment therapy: The process and practice of mindful change (2e éd.). Guilford Press.

Larivey, M. (2002). La puissance des émotions : comment distinguer les vraies des fausses. Les Éditions de l’Homme.