Sexologue et psychothérapeute · Juillet 2026 · 4 minutes de lecture

En bref

Un téléphone qu’on retourne à l’arrivée de l’autre. Une conversation qui s’efface au fur et à mesure. Un prénom qui revient trop souvent, à des heures qui n’appartiennent à personne. Rien de tout cela n’est, en soi, une preuve. Quelque chose se serre quand même, à l’endroit où l’on croyait pouvoir se reposer. Avant même de savoir si « ça compte », le corps, lui, a déjà répondu.

Le secret, plus que l’acte

Ce qui transforme un lien en trahison tient moins au geste isolé qu’à ce qui l’entoure : la dissimulation. La clinicienne Shirley Glass en a proposé une image qui éclaire bien la mécanique, celle des murs et des fenêtres (Glass et Staeheli, 2003). Dans une relation, on ouvre des fenêtres sur son intérieur à la personne avec qui on partage sa vie, et on garde des murs autour de ce qui appartient au lien. L’infidélité inverse la disposition : un mur se dresse autour de l’autre relation, pendant qu’une fenêtre s’entrouvre sur l’intimité du couple à quelqu’un d’extérieur.

Le numérique rend ce mur facile et permanent. L’écran qu’on retourne, le fil qu’on archive, le message qu’on efface : la dissimulation ne réclame plus ni lieu ni moment particulier. Elle tient dans une poche, se glisse dans le lit, traverse les pièces de la maison sans rien laisser de visible. La transgression n’est plus ailleurs. Elle cohabite.

Pourquoi ça blesse autant : la blessure d’attachement

La douleur qui suit la découverte dépasse souvent la jalousie. Ce qui vacille, c’est plutôt une certitude plus ancienne, presque silencieuse tant qu’elle tient : « je peux compter sur toi quand j’en ai besoin » (Johnson et al., 2001). Quand elle cède, c’est une partie du sol qui se dérobe.

Les réactions qui suivent ont des similarités aux réactions post-traumatiques : Une hypervigilance qui scrute le moindre signe. Des images qui reviennent sans prévenir. Un besoin de tout relire, de tout reconstituer, de comprendre par le détail ce qui a eu lieu. Ces mouvements ne trahissent pas une réaction démesurée ; ils disent l’ampleur de ce qui a été touché.

Le numérique, ici, amplifie. Les traces restent, disponibles, relisibles à l’infini. Le fil de conversation se rouvre, la photo refait surface, une nuit entière se passe à reconstituer une chronologie. Là où un souvenir finit par s’estomper, une archive, elle, demeure. (Sur ce que les écrans transforment dans la vie intime, voir L’intimité à l’ère du numérique.)

Et la personne qui a franchi la ligne

De l’autre côté, l’histoire est rarement celle qu’on imagine. Souvent, il s’agit moins d’un désir pour l’autre que d’un besoin parti se réguler ailleurs : apaiser un vide, fuir une tension, retrouver le sentiment d’exister pour quelqu’un (sur ce mécanisme, voir Quand la sexualité sert à apaiser les émotions).

Comprendre cette fonction n’efface ni la responsabilité ni l’impact. Cela déplace le regard, sans rien excuser : du procès vers la compréhension. Les deux peuvent tenir ensemble, la lucidité sur ce qui a blessé et l’attention à ce qui se jouait là, derrière l’écran.

Nommer sa ligne

Après coup, la sécurité ne se reconstruit pas seulement en surveillant l’autre. Fouiller un téléphone, réclamer des mots de passe, relire les messages ou suivre les déplacements peut parfois donner l’impression de reprendre pied, mais ces gestes procurent rarement une sécurité durable lorsqu’ils deviennent la seule manière de tenir le lien.

Ce qui protège davantage est plus discret, et plus exigeant : pouvoir dire ce qui compte pour soi. Mettre des mots sur la ligne qu’on n’avait jamais tracée, non pour contrôler l’autre, mais pour cesser de tenir pour acquis ce qui ne l’était pas. Nommer l’implicite n’a rien d’un contrat de surveillance. C’est une parole sur ses propres besoins, sur ce qu’il faut pour se sentir en lien et en sécurité.

En conclusion

L’infidélité numérique ne tient pas dans la technologie. Elle tient dans cet écart, minuscule et béant, entre ce que l’on croyait partager et ce qui se vivait ailleurs, en silence. Le geste, sexuel ou émotionnel, n’en est que la surface. Dessous, il y a une ligne parfois jamais dite, mais néanmoins ressentie. La question devient alors moins « est-ce que ça comptait ? » que « qu’est-ce que ça a brisé, et que faudra-t-il maintenant pouvoir nommer pour retrouver de la sécurité ? ».

Le contenu de cet article est offert à titre informatif et de sensibilisation. Chaque situation étant unique, les informations présentées ne remplacent pas une consultation médicale ni une démarche de psychothérapie.

Références

Glass, S. P. et Staeheli, J. C. (2003). Not just friends: Rebuilding trust and recovering your sanity after infidelity. Free Press.

Hertlein, K. M. et Piercy, F. P. (2006). Internet infidelity: A critical review of the literature. The Family Journal, 14(4), 366–371. https://doi.org/10.1177/1066480706290508

Johnson, S. M., Makinen, J. A. et Millikin, J. W. (2001). Attachment injuries in couple relationships: A new perspective on impasses in couples therapy. Journal of Marital and Family Therapy, 27(2), 145–155. https://doi.org/10.1111/j.1752-0606.2001.tb01152.x

Whitty, M. T. (2003). Pushing the wrong buttons: Men’s and women’s attitudes toward online and offline infidelity. CyberPsychology & Behavior, 6(6), 569–579.

Pour approfondir

Rester ou partir après une infidélité : comprendre son ambivalence

Quand l’hésitation s’installe après la découverte

L’intimité à l’ère du numérique

Sur ce que les écrans déplacent dans la vie intime

Quand la sexualité sert à apaiser les émotions

Quand la sexualité devient une manière de gérer ce qu’on ressent