Gabrielle Rougeau-Moss

Sexologue et psychothérapeute

Publié le 27 mars 2026 · 6 minutes de lecture

En bref

Les fantasmes sexuels font partie de l’expérience sexuelle de la majorité des individus.

Ils appartiennent généralement à l’espace de l’imaginaire et ne reflètent pas nécessairement des désirs destinés à être réalisés dans la réalité.

Les recherches suggèrent que les fantasmes peuvent remplir différentes fonctions, notamment soutenir l’excitation ou enrichir l’expérience sexuelle.

Introduction à l'univers fantasmatique

Les fantasmes sexuels sont plus répandus qu’on pourrait le supposer. Dans une enquête menée auprès de 4 175 adultes, 97 % des personnes interrogées ont rapporté en avoir déjà eu (Lehmiller, 2018). Malgré cette fréquence, ils restent souvent peu nommés, mal compris et entourés d’un certain malaise.

Qu’ils surgissent sous forme d’images, de scènes, d’impressions ou de scénarios, les fantasmes participent à ce qu’on appelle l’imaginaire érotique : cet espace intérieur où le désir prend forme, se nuance et se transforme. Ils ne révèlent pas nécessairement ce qu’une personne souhaite vivre dans la réalité. Ils témoignent plutôt de la richesse, et parfois des contradictions, de la vie sexuelle intérieure.

Lorsqu’ils surprennent ou dérangent, les fantasmes amènent souvent leur lot de questions, qui touchent rarement le seul contenu du fantasme. Elles rejoignent généralement des zones plus sensibles : les valeurs, la honte, le rapport à soi, la peur d’être anormal·e, la difficulté à accueillir certaines dimensions de sa sexualité.

L’imaginaire érotique peut ainsi être envisagé comme une composante de la sexualité humaine, parfois banale, parfois chargée, mais souvent révélatrice de la manière dont désir, émotions et monde intérieur s’entrelacent.

Ce qu'est un fantasme et ce qu'il n'est pas

Un fantasme sexuel est une représentation imaginaire liée à l’excitation ou au désir. Il peut prendre la forme d’un scénario précis, d’une interaction imaginée, d’une image vive ou d’une impression plus diffuse. Certaines personnes les vivent comme une composante naturelle de leur vie intime ; d’autres s’en trouvent surprises, dérangées ou déstabilisées.

Le fantasme appartient au monde psychique, pas au monde de l’action. Parce qu’il se déploie dans l’imaginaire, il peut mettre en forme des émotions, des dynamiques relationnelles, des besoins affectifs ou des tensions difficiles à nommer autrement. Un fantasme de soumission, par exemple, ne traduit pas forcément un désir d’être dominé·e dans la vie quotidienne. Il peut aussi exprimer, de manière symbolique, un besoin de lâcher-prise ou un rapport particulier à la confiance.

Le fantasme parle ainsi moins d’un passage à l’acte potentiel que de la façon dont le désir, les émotions et la vie relationnelle se représentent dans l’espace intérieur.

Les grands thèmes de l'imaginaire érotique

Derrière leur diversité apparente, les fantasmes sexuels s’organisent souvent autour de grands thèmes récurrents. Les travaux de Lehmiller (2018), fondés sur une enquête de plus de 4 000 participant·e·s, permettent d’identifier 7 catégories de fantasmes, qui illustrent à la fois la richesse de l’imaginaire érotique et la pluralité des façons dont le désir peut se représenter intérieurement :

Le sexe à plusieurs : des scénarios impliquant plusieurs partenaires, comme les threesomes ou les orgies, qui ouvrent l’imaginaire à des configurations sexuelles ou relationnelles plus multiples. Il s’agit de la catégorie la plus fréquemment rapportée dans l’enquête de Lehmiller.

Les dynamiques de pouvoir et le rough sex : des thèmes liés à la domination, à la soumission, au contrôle ou à certaines pratiques BDSM, qui peuvent mettre en scène, sur un mode symbolique, la vulnérabilité, l’intensité, l’abandon ou le lâcher-prise.

La nouveauté, l’aventure et la variété : des situations qui sortent du cadre habituel et introduisent une part d’inconnu, de surprise, de dépaysement ou de changement dans l’expérience érotique.

Le tabou et l’interdit : des fantasmes construits autour de ce qui semble transgressif sur le plan social ou culturel, incluant notamment le voyeurisme, l’exhibitionnisme ou certains fétichismes.

La passion et la romance : des scénarios marqués par une forte intensité émotionnelle, le sentiment d’être profondément désiré·e, choisi·e, ou emporté·e dans une connexion particulièrement forte.

La fluidité sexuelle et le gender-bending : des représentations dans lesquelles les rôles, les actes ou les personnages imaginés semblent s’éloigner des repères habituels de la personne en matière d’orientation sexuelle ou d’identité de genre.

L’homoérotisme et les expériences avec des personnes du même sexe : des scénarios impliquant une attirance, une curiosité ou une mise en scène érotique avec une personne du même sexe, sans que cela n’ait nécessairement une signification simple ou univoque sur le plan identitaire.

Les fantasmes ne reflètent pas uniquement des préférences sexuelles. Ils peuvent aussi parler de ce qui se cherche, se craint ou se met en scène sur le plan émotionnel et relationnel : être vu·e, être désiré·e, garder le contrôle, ou au contraire pouvoir le relâcher.

Quand l'imaginaire devient source de conflit intérieur

Si l’imaginaire érotique peut être un espace de curiosité, d’exploration ou de jeu intérieur, il peut aussi devenir, pour certaines personnes, une source de malaise. C’est souvent le cas lorsque certains fantasmes surprennent, dérangent ou semblent entrer en décalage avec l’image que la personne a d’elle-même, avec ses valeurs, ou avec ce qu’elle croit acceptable de désirer. Le trouble ne vient alors pas uniquement du contenu imaginé, mais de la signification qui lui est attribuée.

Un fantasme peut alors être vécu moins comme une représentation intérieure que comme une preuve, un aveu ou un signe qu’il faudrait craindre, cacher ou contrôler. Pourtant, la souffrance provient souvent moins du fantasme lui-même que du regard posé sur lui.

Lorsque la sexualité s’est construite dans un climat de silence, de gêne, de tabou, de jugement ou de rigidité, certaines représentations imaginaires peuvent devenir plus difficiles à accueillir. Elles ne sont plus seulement traversées comme des pensées ou des scènes intérieures passagères, mais comme quelque chose qui menace l’image de soi ou fragilise le sentiment d’être normal·e. Le fantasme cesse alors d’être un espace d’élaboration psychique pour devenir un lieu de tension entre désir, valeurs, honte et rapport à soi.

Un paradoxe bien documenté en psychologie cognitive s’ajoute à cette dynamique : plus une personne tente de repousser, surveiller ou neutraliser certaines pensées, plus celles-ci risquent de prendre de la place. Ce n’est donc pas toujours l’existence du fantasme qui alimente la détresse, mais la lutte intérieure qui s’organise autour de lui. Ce qui mérite d’être compris n’est pas uniquement ce qui est imaginé, mais aussi la manière dont la personne entre en relation avec sa propre vie sexuelle intérieure.

L'imaginaire érotique a aussi une histoire

La mise en mots de l’imaginaire sexuel, et particulièrement de l’imaginaire féminin, a une histoire culturelle qui mérite d’être rappelée.

En 1973, Nancy Friday publie My Secret Garden, un ouvrage qui a ouvert publiquement la discussion sur les fantasmes sexuels des femmes à une époque où ce sujet était presque entièrement absent du discours collectif (Friday, 1973). Plus récemment, Gillian Anderson a dirigé Want: Sexual Fantasies by Anonymous, un recueil contemporain de témoignages anonymes qui poursuit cette tradition de mise en mots de l’imaginaire érotique (Anderson, 2024).

Ces œuvres rappellent que ce qui se passe dans l’imagination sexuelle des personnes a longtemps été tu. La possibilité de le nommer constitue, pour plusieurs, un geste qui transforme le rapport à sa propre vie intérieure.

Pensées sexuelles préoccupantes : une ressource

Lorsque des pensées sexuelles concernent des personnes mineures et génèrent une préoccupation ou une crainte de passage à l’acte, des ressources spécialisées existent. Au Québec, Ça suffit offre un soutien gratuit et confidentiel : 1 844 654-3111. Cette ressource est destinée aux personnes qui ressentent ce type de pensées et qui souhaitent un accompagnement préventif.

*Le contenu de cet article est offert à des fins d’information et de sensibilisation. Chaque situation étant unique, les informations présentées ne remplacent pas une consultation professionnelle ni une démarche de psychothérapie.

Références

Anderson, G. (2024). Want: Sexual fantasies by anonymous. Penguin Press.

Friday, N. (1973). My secret garden: Women’s sexual fantasies. Trident Press.

Lehmiller, J. J. (2018). Tell me what you want: The science of sexual desire and how it can help you improve your sex life. Da Capo Press.

Pour approfondir

L’imaginaire érotique n’est qu’une des nombreuses dimensions qui influencent l’expérience sexuelle. Pour mieux comprendre les différents facteurs qui peuvent influencer le désir, ces articles pourraient vous intéresser :